Vous l’avez peut-être remarqué, les nouveaux pashminas brodés se font plus rares sur le site ces derniers temps. Le fait est que la collection actuelle marque malheureusement la fin d’une époque, et je vais vous expliquer pourquoi …
Depuis 3 ans les signaux d’alerte se multiplient et à chaque voyage en Inde je dois affronter la même situation, de plus en plus alarmante au fur et à mesure qu’elle se confirme : il devient de plus en plus difficile de sourcer les pashminas brodés. Non seulement les prix n’en finissent pas de grimper, mais force est de constater que les collections s’appauvrissent également, aussi bien en qualité qu’en quantité. Mais que se passe-t-il donc dans la vallée du Cachemire ?
Un artisanat à la croisée des chemins
Tous les acteurs du secteur partagent ce même constat : le monde des Pashminas brodés semble traverser une mutation sans précédent. Lorsque j’interroge les ateliers et les fabricants sur la cause de ce bouleversement, la réponse est unanime : les brodeurs augmentent leurs tarifs d’année en année.
D’accord. Ainsi les brodeurs aspirent à être mieux rémunérés pour leur travail ? Quoi de plus légitime en définitive au vu de leur extraordinaire savoir-faire…

Une mutation inéluctable
Pour comprendre la mécanique de cette réaction en chaîne, plongeons-nous dans la structure même de cet artisanat. Le brodeur est un artisan indépendant qui travaille chez lui pour un atelier qui lui fournit l’ouvrage (le pashmina, le design, les fils de broderie), puis récupère la pièce finie pour la commercialiser. Lorsque le brodeur demande plus d’argent pour son travail — il fixe lui-même ses gages lorsque il a terminé la broderie — l’atelier qui l’a employé se retrouve face à un dilemme : les pashminas dont les prix se sont envolés sont beaucoup plus difficiles à vendre ! Alors pour limiter le risque et les pertes, les ateliers de fabricants font des arbitrages : ils commandent moins et privilégient des pièces plus simples, plus rapides à exécuter, avec une palette de couleurs moins riche : bref, moins onéreuses à produire. De leur côté, les brodeurs boudent les pièces chronophages car ils ne souhaitent plus s’immobiliser plusieurs mois, voire des années, sur une pièce unique ; ils préfèrent multiplier les ouvrages simples et rapides pour s’assurer un revenu régulier. En bout de chaîne, l’exceptionnel s’efface devant le basique, et peu à peu la production se standardise.



Cette évolution, aussi déstabilisante soit-elle, n’a rien d’une anomalie : elle était probablement inéluctable du fait de la mondialisation galopante. C’est un processus que l’Occident a déjà connu à la suite de ses révolutions industrielles. Il y a un siècle l’Europe regorgeait de dentellières, de tisserands à domicile et de brodeurs d’excellence… Qu’est-il advenu de cet artisanat ? Il a quasiment disparu du quotidien pour se réfugier dans la Haute Couture ou les musées…
La valeur du temps
Je me rappelle cette scène qui m’avait frappée il y a 2 ans. Je visitais cette brodeuse pour lui confier certaines pièces de la nouvelle collection, et tandis qu’elle brodait les échantillons afin que je valide les couleurs, j’observais sa fillette de 6 ans pelotonnée contre elle, en train de regarder un dessin animé sur le smartphone de sa mère. Je me souviens m’être demandé si cette enfant aurait la patience plus tard d’apprendre à broder. Pourquoi les kashmiris seraient-ils épargnés par la problématique mondiale de l’addiction aux écrans ? Mais au delà des ravages que cette emprise numérique exerce sur la concentration d’un jeune cerveau, cette image m’avait frappée comme une évidence : le smartphone est entré dans le quotidien des sociétés les plus traditionnelles, comme une fenêtre ouverte sur la vie fantasmée de notre société de consommation. On ne vit plus le temps de la même façon lorsque le monde entier défile d’un glissement de doigt ; il n’a tout simplement plus la même valeur qu’il y a dix ans. A l’heure où le Kashmir vit sa propre révolution des aspirations, comment convaincre la nouvelle génération de choisir la lenteur absolue nécessaire à un travail d’orfèvre ?
L’ultime âge d’or du Pashmina brodé
Ce décalage de mode de vie qui nous permettait d’accéder à un luxe artisanal au prix du prêt-à-porter haut de gamme est en train de se résorber : c’est un juste rééquilibrage. Les pièces basiques vont continuer d’exister, mais perdront de leur originalité et de leur minutie au profit d’une certaine simplification. Les très belles pièces, chefs-d’œuvre d’exception, ne seront plus accessibles qu’à une élite mondiale.
Il faut être lucide : nous vivons une période charnière. Les pièces que nous proposons encore aujourd’hui chez Princesse Moghole représentent sans doute le dernier âge d’or d’un certain rapport qualité-prix.

Les pashminas brodés ne vont pas disparaître. En revanche ils reprennent leur place originelle d’article d’ultra-luxe, exclusif et rare. Il est temps de nous déshabituer des soldes perpétuelles de notre société d’hyper-consommation pour redéfinir ce qu’est la rareté. Le vrai luxe n’est pas un article industriel en plastique orné d’un logo, c’est l’alliance d’une matière première noble et d’un savoir-faire artisanal d’exception qui exige du temps.
S’offrir un pashmina brodé aujourd’hui, ce n’est pas seulement acheter un accessoire, c’est acquérir le vestige d’un temps qui ne reviendra pas. C’est saisir l’opportunité de posséder une œuvre d’art avant qu’elle ne devienne tout à fait inaccessible. Car une chose est sûre : l’artisanat ne sera plus jamais aussi qualitatif, ni aussi “abordable”, qu’en ce moment même. Notre collection actuelle a été sélectionnée avec une exigence qui devient chaque jour de plus en plus impossible à maintenir. Parce qu’elles représentent un rapport qualité-prix en voie de disparition, ces pièces ne feront l’objet d’aucunes soldes. Une fois ces pashminas vendus, une page de l’artisanat du Cachemire se tournera définitivement…







